Ce tableau, qui évoque irrésistiblement l’art de Paolo Veronese (1528 – 1588), est l’œuvre de l’un de ses compatriotes, Felice Brusasorci, un artiste qui a dominé la scène artistique véronaise après le départ de son illustre aîné pour Venise.
Il nous présente ici un épisode fameux rapporté par Xénophon – le choix d’Hercule appelé à renoncer aux plaisirs terrestres pour assurer l’immortalité de son nom –, un sujet très apprécié des milieux aristocratiques de la Renaissance, et représenté ici dans une composition originale. Il s’agit vraisemblablement d’une œuvre de jeunesse de l’artiste, exécutée lors de son premier séjour à Florence vers 1560, dans laquelle il mêle le raffinement chromatique inspiré de Veronese à une certaine préciosité maniériste toute florentine.
- Felice Brusasorci, l’autre grand peintre de Vérone dans la deuxième moitié du XVIème siècle
Felice Brusasorci a dominé la scène artistique véronaise des années 1565 à la fin du siècle, en étant tout à la fois le peintre le plus moderne et le plus prestigieux de la ville, mais également le maître de la jeune génération d’artistes véronais née autour de 1580 [1].
Son talent précoce valut au jeune artiste d’être mentionné dans l’édition de 1568 des Vies de Vasari. Dans le chapitre consacré à l’architecte Sanmicheli, celui-ci nous indique que ce jeune homme prometteur, fils du peintre Domenico Brusasorci auprès de qui il a reçu ses premiers enseignements, séjourna autour de 1560 à Florence chez un dénommé Bernardo Canigiani, un ami de son père, afin d’y perfectionner son art.
De retour à Vérone, Felice Brusasorci entre en 1564 à l’Académie Philarmonique, le cercle culturel de la ville, axé particulièrement sur la pratique de la musique. Il affirme sa suprématie artistique sur la scène locale par la réalisation de grandes commandes pour les principales églises de la ville ; celles-ci démontrent son adhésion aux formules stylistiques du maniérisme tardif florentin développées à cette même époque par les élèves de Vasari. Il retourne d’ailleurs pour un deuxième séjour à Florence en 1597.
Après avoir été le maître de tous les artistes véronais de la génération suivante, Felice Brusasorci décède en février 1605 dans des circonstances mal élucidées, peut-être suite à un suicide ou à un empoisonnement de sa femme qui se serait ensuite enfuie avec un jeune clerc proche de son mari.
2. Le choix d’Hercule, un modèle antique parfaitement adapté au monde aristocratique de la Renaissance
Dans ses Mémorables (II, 1, 21-34), l'historien grec Xénophon rapporte les enseignements de Socrate. Celui-ci raconte un apologue, ou fable morale, que lui aurait enseigné son maître Prodicos de Ceos et qui place Hercule devant un choix difficile : doit-il suivre la vertu ou la volupté ?
Prodicos raconte qu’Hercule, à peine sorti de l’enfance, se retira dans la solitude et s’assit incertain sur la route qu’il allait choisir. Deux femmes de haute taille se présentent à ses yeux : l’une décente et noble, aux vêtements blancs ; l’autre chargée d’embonpoint et de mollesse, la peau fardée. Arrivées plus près d’Hercule, tandis que la première conserve la même démarche, la seconde, court vers le jeune héros et lui dit : « Je te vois, Hercule, incertain de la route que tu dois suivre dans la vie : si tu veux me prendre pour amie, je te conduirai par la route la plus agréable et la plus facile, tu goûteras tous les plaisirs, et tu vivras exempt de peine. Hercule, après avoir entendu ces mots : « Femme, dit-il, quel est ton nom ? — Mes amis, répond-elle, me nomment la Félicité, et mes ennemis, pour me donner un nom odieux, m’appellent la Perversité. »
Alors l’autre femme s’avançant : « J’espère, si tu prends la route qui mène vers moi, que tu seras un jour l’auteur illustre de beaux et glorieux exploits. […] Mes amis jouissent avec plaisir et sans apprêt des aliments et des boissons, car ils attendent le désir pour manger et pour boire. […] Quand est venue l’heure fatale, ils ne se couchent pas dans un oubli sans honneur ; mais leur mémoire fleurit célébrée d’âge en âge. Voilà comment, Hercule, fils de parents vertueux, tu peux en travaillant acquérir le suprême bonheur. »
Ces quelques extraits nous permettent de comprendre le succès de ce texte auprès des élites de la Renaissance, qui trouvaient dans l’épisode du choix d’Hercule la synthèse parfaite entre l’héritage mythologique (choisir ici-bas les peines et les labeurs pour assurer l’immortalité de son nom) et l’enseignement chrétien (accéder par une vie vertueuse à la félicité de la vie éternelle). Dans le contexte de la morale chrétienne, le Choix d’Hercule peut également s’analyser comme une image du libre-arbitre de l’homme dans le choix entre le Bien et le Mal.
C’est ainsi que ce thème, dont les premières représentations apparaissent au XVème siècle deviendra une allégorie particulièrement prisée pour l’édification des jeunes élites, comme en témoignent d’ailleurs les différentes versions du même thème peintes par Veronese[2]. Ce thème sera ensuite repris par Annibale Carrache dans son célèbre tableau peint pour le camerino du Cardinal Eduardo Farnese, aujourd’hui au Musée de Capodimonte.
3. Description de l’œuvre et œuvres en rapport
Brusasorci place ici Hercule, représenté de trois-quarts, la tête tournée vers le fond du tableau, entre la Vertu à sa droite et le Vice à sa gauche. La représentation de dos d’Hercule, qui nous amène à nous identifier au personnage, nous interroge également sur notre propre choix entre une vie dissolue et une vie vertueuse.
Hercule est représenté comme un éphèbe entièrement nu, portant sur l’épaule gauche une peau de lion[3] dont il ramène à lui de sa main droite l’extrémité inférieure. Cette composition en frise, qui semble être une invention originale de Brusasorci, pourrait s’inspirer de la sculpture des trois grâces dont un exemplaire orne depuis la Renaissance la Bibliothèque Piccolomini de Sienne.
Alors qu’Hercule semble fixer le chemin tortueux qui part à l’assaut de la montagne située en arrière-plan, symbole des difficultés qui l’attendent sur le chemin que lui indique la Vertu de sa main droite, sa posture en contraposto dynamique nous indique que son choix est déjà fait et que s’est bien vers la Vertu, qui s’apprête à le couronner des lauriers qu’elle tient à la main, qu’il va diriger ses pas.
Quand la robe rayée de la Vertu – dont les rayures ne sont pas sans évoquer celles des robes des madones siennoises du XIIIème siècle – est un modèle de modestie et d’élégance retenue, le Vice est dans une tenue nettement plus affriolante : sa (généreuse) poitrine dénudée est mise en valeur par un savant drapé orné de précieux camées.
Comme souvent dans les représentations de ce thème, le paysage reprend la symbolique de cette dualité de choix. L’horizon qui s’ouvre derrière le Vice est dégagé (au propre comme au figuré) et se présente comme une grande étendue plate, sans aspérité particulière. L’artiste traduit ainsi également par l’opposition entre la masse rocheuse sombre et cet horizon dégagé le dilemme moral auquel est confronté Hercule.
Sergio Marinelli souligne dans son étude la profonde parenté entre ces trois personnages et ceux qui peuplent les autres œuvres de Felice Brusasorci. La figure d'Hercule, le principal protagoniste de cette scène, rappelle de manière évidente, avec sa musculature dessinée en relief, la manière de travailler de Felice Brusasorci, comme on peut le voir dans d'autres de ses œuvres documentées avec certitude, telles que la Flagellation du Christ (1596)du sanctuaire de la Madonna di Campagna (Santa Maria della Pace) à Vérone, où celle provenant de San Leonardo qui se trouve aujourd'hui au musée de Castelvecchio de Vérone (1589).
Le profil du visage de la Vertu, très caractéristique de la manière de Felice, trouve également de nombreuses références dans son œuvre, comme par exemple dans le personnage de droite de la Vierge à l’enfant accompagnée de Saint Barnabé et d’un martyre, de Sainte Lucie et de Sainte Catherine de l’église de San Pietro in Carnario de Vérone.
La figure du Vice, représenté comme une jeune femme aux seins nus, semble être plus inspirée par l’œuvre de Veronese, tant dans sa physionomie générale que dans le détail de sa parure et de son vêtement.[4] On retrouve cette même imitation de Veronese dans le ciel en arrière-plan du tableau, caractérisé par ses rayures blanches/jaunes sur un ciel bleu émeraude.
4. Seconde version et copie
Une deuxième version de notre tableau, de dimensions comparables, est conservée dans la collection du duc de Buccleuch à Boughton House en Angleterre où il est attribué à un peintre de l’entourage de Veronese. Alors que le groupe des trois personnages est identique, le paysage est radicalement différent et nous éloigne complètement de l’atmosphère inspirée par Veronese de notre tableau.
Le professeur Marinelli pense que cette autre version serait également de Felice Brusasorci, reconnaissant dans le paysage de la version Buccleuch l’influence des peintres du Studiolo de Francesco dei Medici (qui a été réalisé autour de 1570). Quant à notre tableau, il aurait selon toute vraisemblance été peint pendant le premier séjour en Toscane de Felice Brusasorci, autour de 1560. Cette hypothèse se trouve confortée par deux éléments intéressants : d’une part notre tableau a été acheté à Florence, d’autre part il existe au musée de Sienne une copie ancienne, de piètre qualité, qui a certainement été effectuée d’après notre tableau [5].
En effet, outre la similitude du paysage (qui diffère de celui de la version Buccleuch) avec celui de notre tableau, la restauration que nous avons effectuée depuis l’acquisition de notre tableau a permis de faire réapparaitre la deuxième main de la Vertu, qui avait été cachée par une restauration ancienne et qui y figure désormais dans la même position que dans la version Buccleuch. L’absence de cette deuxième main dans la copie siennoise nous amène à penser que cette dernière a certainement été exécutée d’après notre tableau, vraisemblablement en Toscane, ou celui-ci serait donc resté depuis son exécution par Brusasorci autour de 1560…
5. Encadrement
Nous avons choisi pour l’encadrement de notre tableau un cadre italien du XVIIème siècle en bois laqué et doré, orné de lauriers et de rubans (qui font écho à la couronne dont la Vertu s’apprête à ceindre le front d’Hercule).
Principales références bibliographiques :
Licisco Magagnato, Felice Rizzo, detto Brusasorzi, in Cinquant’anni di pittura veronese 1580-1630, catalogue de l’exposition organisée par Licisco Magagnato, Verona 1974, pp. 51-78
Bottega Scuola Accademia. La pittura a Verona dal 1570 alla peste del 1630, catalogue de l’exposition organisée par Francesca Rossi et Sergio Marinelli, Verona 2018
Paolo Veronese 1528 – 1588 catalogue de l’exposition organisée au Musée du Prado par Enrico Maria dal Pozzolo et Miguel Falomir, Madrid 2025
[1] Le plus connu d’entre eux est Alessandro Turchi, dit l’Orbetto (Vérone 1578 – Rome 1649)
[2] Un tableau de Véronese sur ce thème est conservé à la Frick Collection de New York et un tableau de l’artiste au sujet similaire (Le choix entre le Vice et la Vertu) est au Musée du Prado ; leurs compositions diffèrent radicalement de celle de Brusasorci.
[3] La peau de lion est avec la massue un des deux attributs caractéristiques d’Hercule.
[4] Les camées du Vice peuvent ainsi être rapprochés de ceux portés par la diablesse dans la Tentation de Saint Antoine de Veronese (vers 152-1553 Musée des Beaux-Arts de Caen), alors que l’étoffe verte damassée de sa robe est très proche de celle de la Justice dans une fresque de la Villa Soranzo, transferrée sur toile et conservée aujourd’hui dans l’église Santa Maria Assuntata e San Liberale de Castelfranco Veneto.
[5] Cette copie qui est attribuée à Francesco Montemezzano (Vérone 1555 – Venise après 1602) provient de l’hôpital de Santa Maria della Scala à Sienne.
